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  • April 1, 2019

Richard Galliano – The Tokyo Concert

Entretien avec Richard Galliano

Richard Galliano, vous avez donné en mai 2018, trois concerts à Tokyo.
Ces concerts font aujourd’hui l’objet d’un album.
Qu’est-ce que cette session a eu de remarquable?

Avec le Japon en général et Tokyo en particulier, j’ai tissé le fil d’une longue histoire d’amour et d’amitié.

Ma première tournée dans ce pays date de 1975. C’était avec le Grand Orchestre de Franck Pourcel.
Depuis, j’y suis retourné au moins une quarantaine de fois.
Les souvenirs se bousculent dans ma tête, mais je garde très précisément en mémoire mes sessions au Blue Note, les concerts que j’ai donnés avec mon amie Naoko Terai,
violoniste de jazz, dans le cadre du Festival de Jazz de Tokyo, ou encore mes rencontres avec Pierre Barouh.

Cet enregistrement live est le fruit de l’enregistrement des trois concerts que j’ai donnés dans le cadre de la « Folle Journée », le célèbre festival de musique classique qui a vu le jour à Nantes et qui s’exporte désormais au Japon.

Trois concerts ! J’ai choisi le deuxième pour cet enregistrement, car il s’est passé ce jour-là quelque chose d’inédit, qui justifiait pleinement la sortie d’un album.
Pour la petite histoire, Rémi Bourcereau, mon ingénieur du son, a eu la bonne initiative d’enregistrer les concerts, sans me prévenir. Et il a eu raison de le faire!
Le public japonais était particulièrement recueilli ce jour-là.
Cela ne veut pas dire qu’une telle attention ne se retrouve pas ailleurs, mais peut-être les japonais ont une qualité d’écoute collective qui n’appartient qu’à eux. Une qualité probablement liée à leur culture, qui implique un grand respect d’autrui, et on l’éprouve d’ailleurs, dans tous les aspects de la vie quotidienne.
Cette écoute, si particulière suscite, lors des concerts, une grande intensité.
Au cours de ce deuxième concert à Tokyo, je me souviens avoir ressenti un tel partage, une telle communion ! J’ai eu le sentiment de vraiment tout donner, à tel point qu’au moment de rentrer à l‘hôtel, j’ai eu du mal à marcher. J’étais totalement vidé physiquement, émotionnellement…

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur chacun des titres que vous avez interprétés ce jour-là?

French Suite
C’est une longue variation improvisée, une sorte d’exploration de mon univers musical.

Clair de lune (Debussy)
Il y a des années que je tourne autour de cette célèbre pièce de Claude Debussy, en me demandant comment l’interpréter à l’accordéon. Finalement, j’ai pensé à la relation d’amitié qui unissait Debussy et Satie, à leurs rencontres sur la Butte Montmartre, lorsque Satie se produisait au Chat Noir. J’ai donc cherché à donner à cette très belle mélodie un peu de la poésie de la Butte, avec les accents d’un orgue de barbarie, les accents d’un accordéon des rues.

Valse à Margaux
Ce sont des improvisations sur l’un de mes standards du New Musette, et qui prolongent les résonnances entre musette, jazz et musique classique.

Soleil
Je l’ai composé d’après un poème inédit de Jacques Prévert : Soleil de Paris. L’actrice Magali Noël m’avait confié ce texte qu’elle souhaitait adapter en chanson pour son album Soleil Noir. J’ai intitulé la version instrumentale : Soleil. Elle est interprétée ici à l’accordina.

Les moulins de mon coeur, La valse des lilas, You must believe in spring
C’est un « medley », ma façon de rendre hommage à Michel Legrand, qui est parmi les compositeurs et arrangeurs les plus inspirés qui soient, et un immense compositeur pour le cinéma.

Sertão, Odeon
Deux clins d’oeil à la musique brésilienne et aux prodigieux accordéonistes que ce pays a engendrés.
L’accordéon y est là-bas très populaire, et tout particulièrement dans la région du Nordeste où des générations d’accordéonistes y perpétuent la tradition du « Forró » Sertao est l’une de mes compositions, Odeon a été écrit par le compositeur brésilien Ernesto Nazareth

Folies Musette
Ici, j’ai improvisé, en utilisant tous les langages qui me sont chers : la valse musette, la valse swing, et bien sûr quelques touches de jazz. En somme, le style de musique qui évoque le Paris des faubourgs, le Balajo de la rue de Lappe, les textes de Prévert, et Django… Sur scène, à Tokyo, j’ai entrevu des images de Paris, des rues de Paris, le Paris de l’accordéon ….

Introduccion
Il s’agit d’une introduction à une célèbre composition de Granados, Andaluza, une pièce écrite à l’origine pour piano, mais que les guitaristes se sont appropriée. L’arrangement que j’en ai fait pour accordéon cherche à traduire son caractère profondément espagnol et poétique.

Aria
J’ai déjà enregistré ce titre dans mon album « Bach » pour le label Deutsche Grammophon.
Je l’ai aussi enregistré avec Charlie Haden à la contrebasse et tout récemment en duo avec Thierry Escaich à l’orgue.
Il fait référence aux grandes compositions pour orgues d’églises. Il reflète à la fois les qualités harmoniques de l’orgue et l’expressivité de l’accordéon.

Tango pour Claude
Je le joue toujours avec émotion en pensant à mon grand ami Claude Nougaro. Je l’avais composé à sa demande. Le titre est devenu Vie Violence, paru en 1993 dans son album Chansongs. Claude voulait chanter un tango rock!

Valse en ut dièse mineur (Chopin)
Et si l’on trouvait dans Chopin l’essence de la valse musette ? Même langage, même mode mineur …
J’ai compris que cette valse me menait directement aux sources du Musette, et avec cette élégance tellement française.
Mais je reste absolument respectueux de la partition.

Ce qui ressort de la diversité de ce programme, c’est ce que l’on pourrait appeler un certain décloisonnement des genres musicaux. Comment l’expliquez-vous?

Je n’aime pas les étiquettes. Je ne fais aucune distinction entre ce que l’on a coutume d’appeler la musique savante et la musique populaire. Et tout mon travail d’artiste s’inscrit contre cette opposition que je trouve trompeuse.
Quand une mélodie est belle, qu’elle touche les coeurs, les gens se l’approprient, et ne se préoccupent pas d’y coller une quelconque étiquette. Il n’est pas question de genre, de catégorie.
C’est pour cela que j’aime passer d’un style à l’autre, que j’aime jeter des ponts entre toutes les formes de musique.

Ces ponts que vous jetez entre les musiques, comment les construisez-vous?

Quand j’interprète une composition classique, je respecte infiniment son écriture, mais je ne l’interprète jamais de la même façon. Par contre, avant de m’approprier une oeuvre, je l’analyse longuement. Et c’est justement cette analyse qui me permet une certaine liberté d’interprétation ensuite sans pour autant trahir l’essence même de l’oeuvre.
Je reste même persuadé que Chopin prenait cette liberté et n’interprétait jamais une même oeuvre de façon identique, et même qu’il s’autorisait mille variations.
Je suis aussi convaincu qu’on peut interpréter certains compositeurs dits « classiques », Satie par exemple, d’une manière beaucoup plus libre que la plupart des interprètes ne le font.

Certains puristes ne risquent-ils pas de crier à la trahison?

On peut tout à fait prendre certaines libertés sans pour autant s’éloigner de l’essentiel car il s’agit de Musique et non des musiques. En d’autres termes, je peux ajouter un rythme africain sur une oeuvre classique, ou bien interpréter une valse musette en la rendant « brésilienne ».
Le plus important, c’est de ne pas oublier qu’une mélodie est aussi un appel à la danse. Par exemple, j’interprète dans ce programme une valse de Chopin, mais je fais en sorte de l’orienter rythmiquement comme une valse de Strauss.

Et si nous terminions cet entretien en évoquant votre amour pour votre instrument, l’accordéon, et plus précisément votre inséparable compagnon, celui sur lequel vous jouez?

C’est mon père qui m’a donné envie de devenir musicien. Il était un merveilleux accordéoniste doublé d’un professeur généreux et adoré.

Adolescent, je me suis vite intéressé à toutes sortes de musiques et au cours des premières années de ma carrière, j’ai essayé tous les systèmes d’accordéon. J’ai même connecté mes instruments à des orgues Hammond, à des synthés …

Et puis, je suis revenu à mon premier accordéon: un Victoria.
Depuis trente ans, ce Stradivarius de l’accordéon m’accompagne. Sa facture simple, rationnelle, me permet de tout jouer, et aussi de jouer debout, une position que j’affectionne car elle offre plus de dynamique et aide à produire un souffle différent.
Et puis c’est l’instrument que m’avaient offert ma grand-mère et mes parents, pour mes treize ans.
Il résonne des vibrations du passé, de tous ceux que j’ai aimés et en renferme mystérieusement le souffle.

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